L'affaire Roger Thibault et Théo Wouters, ce couple gay de
Pointe-Claire qui subit le harcèlement de l'un de ses voisins, démontre bien
l'intolérance des banlieusards face au phénomène des minorités, selon les
leaders de la communauté homosexuelle.
Non seulement le couple doit faire face au
phénomène de l'homophobie de l'entourage mais il est aussi aux prises avec
l'hostilité du conseil municipal de Pointe-Claire depuis la marche qui a
rassemblé 2000 personnes sur la rue Parkdale, le 27 mai dernier, et de
l'inaction du service de police de la CUM face au harcèlement continu d'un
voisin, Robert Walker, sous le coup d'une accusation d'agression et de
harcèlement devant la justice.
Cette marche à laquelle ont participé des
gays et des hétérosexuels venus dénoncer l'intolérance et l'homophobie a redonné
force et espoir au couple Thibault-Wouters qui, un temps, songeait au suicide et
qui a dû suivre une thérapie.
"Nous avons reçu des félicitations de la
part de nombreux citoyens de Pointe-Claire et de gens dans le métro qui nous
reconnaissaient. Tous nous ont chaleureusement manifesté leur appui pour ne pas
avoir reculé devant l'agression et le harcèlement. Beaucoup de jeunes nous ont
dit que nous leur avions ouvert une porte et qu'elle leur servira d'exemple.
Nous sommes devenus des héros sans le vouloir, car nous voulions avant tout
défendre des droits", a confié Roger Thibault en soulignant l'apport des
associations gay.
Le couple n'en demeure pas moins amer face à
l'attitude du conseil municipal et du maire Bill McCurthy. "Le maire n'a pas
digéré que nous n'ayons pas accepté le trajet qu'il tentait de nous imposer lors
de la manifestation du 27 mai et qui passait bien loin de la rue Parkdale. Le
conseil municipal avait alors retiré son offre de services (toilettes, estrade
et micros) à l'occasion de la marche. J'ai bien l'impression que le conseil ne
prendra jamais pour nous", constate-t-il.
"L'attitude de la ville de
Pointe-Claire a été presque plus odieuse que le comportement homophone des
voisins du couple Thibault-Wouters. Une administration municipale n'a pas le
droit de se conduire comme cela", déplore pour sa part Laurent McCutcheon, un
des porte-parole de la communauté gay.
Plus récemment, à la suite d'une
plainte contre le voisin Walker, qui était accusé d'être venu couper avec sa
tondeuse une rangée de fleurs dans le parterre du couple gay, la Couronne avait
pris l'affaire en main, mais un juge de la Cour municipale rejeta la plainte en
invoquant la preuve mal étoffée (les policiers n'auraient pas examiné la
tondeuse afin d'y recueillir des traces de fleurs). Or, malgré une proposition
pour examiner la possibilité de porter la cause en appel du procureur de la
Couronne, Me Isabelle Gélinas, le conseil municipal décidait de ne
pas y donner suite.
En ce qui concerne la police, le couple déplore son
inaction face au voisin qui poursuit son harcèlement et son intimidation malgré
un ordre de la cour de ne pas les approcher à moins de 20 pieds sur la voie
publique et à 50 pieds de la maison. "Nous pensons que la police n'agit pas
parce que c'est une affaire où des gays sont impliqués", lance Roger Thibault en
indiquant que pour toutes les plaintes logées, les policiers ont toujours mis au
moins 24 heures avant d'intervenir.
La Presse a pu vérifier que
les communications à l'intérieur du service de la police ne sont pas toujours à
la hauteur. Répliquant l'autre jour aux accusations d'inertie lancées par
l'avocat du couple gay, le commandant de la division ouest, Guy Ryan, disait à
propos d'un événement survenu au supermarché Métro que Roger Thibault et Théo
Wouters n'avaient pas donné la même version des faits aux enquêteurs. Or, selon
l'avocat Stéphane Jacques, Théo Wouters était allé seul au supermarché. Les deux
témoins ne pouvaient donc se contredire.
Il s'agit qu'un intolérant
s'amène...
Le couple a vécu pendant 17 ans sans être inquiété et en
bonne entente avec le voisinage. C'est lorsqu'un nouveau voisin est venu
s'installer en face de leur résidence que les relations ont commencé à mal
tourner. À l'été 1997, celui-ci était venu enguirlander Théo Wouters et lui
avait demandé s'il n'avait pas autre chose à faire dans la vie que de jardiner.
Alerté, son conjoint Roger sort et tente de calmer les esprits, mais le couple
se fait dire par l'intrus d'aller se trouver des femmes et de faire des enfants
ou de déménager.
Le couple tente d'oublier l'incident en pensant que le
temps arrangerait les choses mais, l'année suivante, c'est un autre voisin qui
habite une propriété contiguë depuis 17 ans qui se met à harceler le couple. Dès
lors s'amorce une série d'actes de vandalisme sur la propriété du couple gay.
Puis, l'an dernier, à la suite d'une visite inopinée du chien de M. Walker dans
les plate-bandes du couple, celui-ci est prié de venir chercher sa bête mais le
voisin ne le prend pas et il leur crie qu'ils sont de sales homosexuels, qu'ils
sont la honte du quartier et qu'il va faire circuler une pétition pour les faire
jeter hors du quartier.
C'est à la suite de cette altercation que le
couple porte plainte à la Commission des droits de la personne et qu'une enquête
est amorcée et qui devait conduire à la mise en accusation du voisin. Depuis ce
temps, le voisin n'a pas cessé son harcèlement.
De toute cette affaire,
le rédacteur en chef du magazine Fugues, Yves Lafontaine, se réjouit que
des citoyens se soient levés debout pour dénoncer l'intolérance "dans une
communauté aussi molasse que le milieu gay". "J'ai acheté un duplex, il y a deux
ans, dans Rosemont et j'ai tout de suite senti de l'hostilité de la part d'un
voisin. C'est donc une réalité qui existe et qui ne s'atténuera qu'avec le
temps, avec l'évolution de la société vers la pleine acceptation de la réalité
gay", conclut-il.
Michelle Lamoureux, coordinatrice de Dire enfin la
violence, organisme qui vient en aide aux gay, lesbiennes, bisexuel(le)s,
travestis et transsexuelles victimes de violence ou de discrimination, signale
qu'au moins 20% des plaintes concernent des relations avec les voisins. "Le pire
cas est survenu sur la Rive-sud lorsqu'un voisin a peinturé la clôture de la
victime en rose et a inscrit le mot "fifi", mentionne-t-elle, en suggérant aux
victimes de ne pas hésiter à porter plainte, "car plus on attend, plus le voisin
homophobe va se sentir encouragé à poursuivre son escalade de la terreur".
Les cas les plus odieux sont les cas d'agression envers des homosexuels,
ce que l'on désigne comme du "gay bashing". Mme Lamoureux note
qu'il y a recrudescence de ce type de violence lors des festivals d'été
(Festival de jazz, Juste pour rire) ou dans les parcs la nuit, une spécialité de
petits gangs de quartier qui veulent prouver leur
virilité.