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pierre valois mardi 26 août 2003
Dans le débat qui a cours, relativement au mariage et aux couples de même sexe, de très nombreuses inexactitudes ou faussetés sont affirmées avec une assurance étonnante, malgré que contraires à la vérité historique. Cela va de l'amnésique déclaration à l'effet que " le mariage a toujours été entre un homme et une femme ", au spécieux argument à l'effet que le mariage aurait pour but fondamental la procréation, en passant par les réclamations de quasi " droit d'auteur " des religions sur l'institution du mariage pourtant aussi universelle que les rites de la naissance et de la mort. Les rites et fondements du mariage n'ont jamais cessé d'évoluer, au cours des âges, et il serait temps qu'enfin les arguments pour tenter de justifier le maintien de la situation actuelle, au Canada, soient basés sur les faits et non sur les impressions qu'on peut avoir, plus souvent qu'autrement teintées de croyances et préjugés homophobes. Pour y voir clair il suffit de remonter dans le temps, l'histoire occidentale offrant des réponses rationnelles à toutes les questions soulevées. C'est du moins une façon qui devrait permettre d'échapper aux pièges de la discussion engagée sur les pentes glissantes de la passion ou sur celles des " Vérités absolues " fondées sur la foi d'une dénomination religieuse.
Un peu d'histoire
Ces exemples suffisent sans doute pour mettre à l'écart l'affirmation sans fondement à l'effet que " de toute évidence " le mariage " doit " être réservé, ou a " toujours " été réservé aux seuls couples de sexe différent. Bien plus, nous illustrerons un peu plus bas comment l'Occident chrétien lui-même acceptait d'officier aux mariages des couples de même sexe jusqu'au XIVe s., avec comme seule exclusion celle des prêtres, qui pouvaient anciennement se marier, mais pas avec un homme. La progéniture comme fondement du mariage
Déjà, pour qui est né comme moi au milieu du siècle dernier, et a fait ses études au collège classique, la vision historique du mariage qu'a l'Église catholique apparaît clairement : le premier choix de tout jeune homme devrait être celui de la prêtrise. À défaut, s'il ne peut assumer le seul appel vraiment digne d'un homme bien né, il pourra se résoudre à être célibataire. Si même ce statut est trop élevé pour lui, il pourra descendre encore au niveau du mariage, mais sans relations sexuelles. Enfin, s'il le faut vraiment, compte tenu de ses faiblesses, il pourra descendre encore, jusqu'au mariage consommé, soit le dernier étage de la condition humaine qui soit acceptable, du fait que, malgré son bas niveau, il est préférable à la sexualité débridée pour assurer le grand " dessein de Dieu " pour la suite du monde… Ainsi informés directement de la vision catholique, qui avait encore cours au XXe s., nous sommes des milliers de Québécois à n'avoir pas été trop surpris à la lecture des textes des grands penseurs de la chrétienté qui ont, de tout temps, privilégié le mariage sans rapports charnels, et donc sans procréation. Une image vaut mille mots : donnons quelques exemples. La finalité sexuelle du mariage étant vu comme un héritage " païen ", l'Église romaine accorda le statut de " Sainte " à l'impératrice Pulcherie qui, montée sur le trône de Constantinople en 450, à la mort de son frère Théodose II, avait épousé le général des armées de l'empire, Marcien, à la condition expresse et publique qu'il respecte son vœu de chasteté éternelle. Il était à cette époque déplacé, et même déshonorant, pour un chrétien pieux, de se marier dans le but d'avoir des relations sexuelles. Une autre Sainte, Étheldreda, fit même du respect de sa virginité la condition de deux mariages! Pas étonnant, quand on y pense, qu'il en fut ainsi, alors que le fondateur de la religion chrétienne ne s'est pas marié et que ses parents n'ont pas connu le " commerce charnel ", du moins selon la doctrine officielle… Pour Saint Augustin, père de l'Église, " renoncer au contact physique rend le mariage plus solide et harmonieux "5. Trop anciens, ces exemples? Jacques Maritain, philosophe français converti au catholicisme et mort en 1973, fut un chantre de la chasteté complète et absolue maintenue tout au long de son mariage. C'était bien son droit, mais ce qui est plus révélateur des vues de l'Église romaine, actuelle, c'est qu'il fut abondamment cité en exemple, comme la voie à suivre préférablement. Incroyable revirement de capot que les déclarations vaticanes des dernières semaines, se réconciliant soudain avec les vertus " fondamentales " de la sexualité fécondatrices des époux… Il faut donc convenir, du moins en ce qui concerne l'Église chrétienne, que la procréation n'a pas toujours été considérée comme le fondement du mariage, si tant est qu'elle le soit aujourd'hui. Par ailleurs, indépendamment des va-et-vient contradictoires de la chrétienté sur le sujet, l'affirmation à l'effet que le mariage ne saurait être ouvert aux couples de même sexe, pour raison de fécondité, ne tient pas la route : nous mettrons-nous à refuser de marier les couples du troisième âge, les couples infertiles et tant d'autres qui ne souhaitent pas avoir d'enfants? Et a contrario, comment justifier que ne puissent se marier ces milliers de couples de Canadiennes, dont l'une se fait inséminer artificiellement, dans un projet commun d'élever une famille, exactement comme cela se passe dans les couples de sexe différents qui décident de contourner ainsi, aussi, un problème d'infertilité? Et comment expliquer aux enfants des couples de même sexe que leurs parents, ne correspondant pas à l'idée que se font d'autres humains de ce qu'ils devraient être, ne peuvent se marier, faisant de leur progéniture des enfants " illégitimes ". Comment concilier pareil confinement à une sorte de statut " d'enfants du péché " avec les grands principes moraux du type " Aime ton prochain comme toi même "? Comment accepter encore, au troisième millénaire, pareil rejet des droits de l'enfant par des adultes convaincus de connaître la volonté de Dieu, celui-là même pourtant, pour plusieurs, qui manifesta l'amour et le respect qu'il avait pour ces êtres innocents par la belle phrase " Laissez venir à moi les petits enfants "? L'Église chrétienne s'intéresse enfin au mariage…après des siècles d'indifférence. Le mariage romain n'ayant jamais cessé d'être exercé publiquement, même après la chute de l'Empire, l'Église romaine n'avait pas à s'en préoccuper spécialement. En fait, elle préféra s'en distinguer et ne pas s'y intéresser, considérant cette institution comme appartenant plutôt aux païens en raison de son caractère trop axée sur l'assouvissement des besoins sexuels. Le rejet du mariage alla si loin, dans la pensée chrétienne, qu'au premier concile de Tolède, au Ve s., on dut amorcer un cheminement contraire en condamnant par le canon no 16 ceux qui jugeait le mariage humain " exécrable ". Ce n'est qu'aux derniers siècles du premier millénaire de l'ère chrétienne que commencent à apparaître, lors des cérémonies de mariage des riches et puissants, des prêtres invités comme témoins, (et non encore comme officiants), et ce n'est qu'en 1215, au 4e concile du Latran, que l'Église chrétienne fait du mariage un sacrement et codifie, à ses fins, à peu de choses près, les rites et conditions qui avaient alors cours. Depuis quelques siècles déjà, elle avait commencé à manifester de l'intérêt à l'institution, laissant par ailleurs ses prêtres se marier, et ce jusqu'au XIe s.. Allait suivre, en conséquence de cet intérêt nouveau, l'interdiction tout aussi nouvelle du divorce, qui n'avait jamais cessé d'exister, lui non plus, depuis l'Empire. Ce que l'on sait moins, par ailleurs, c'est que l'Église chrétienne (la romaine et l'orthodoxe), dans les derniers siècles du premier millénaire et les premiers siècles du deuxième, avait développé, en parallèle avec les prières et psaumes à réciter lors des mariages hétérosexuels, des rituels propres aux mariages de couples de même sexe. Le premier document manuscrits de ces cérémonies qui nous soit connu remonte au VIIIe s. Il s'agit du Barberini 336 conservé…à la bibliothèque vaticane. Quelques dizaines d'autres copies manuscrites des siècles postérieurs se trouvent dans divers monastères, dont ceux du Mont Athos en Grèce et de Sainte Catherine au Sinaï. On trouve même, après l'invention de l'imprimerie, une copie de ces rituels publiée par les soins du dominicain Jacques Goar, précédée du texte suivant, qu'il se crut obligé d'ajouter : " Bien que cette cérémonie soit interdite par le droit ecclésiastique comme par le droit civil, nous l'avons imprimée parce que nous l'avons trouvée dans de nombreux livres manuscrits "6. Pour qui serait porté à croire que le mariage des couples de même sexe dans le monde antique révèle simplement que ces sociétés étaient " dégénérées ", peut-être les pratiques similaires de l'Église chrétienne pourraient-elles susciter un début de révision de leur conception des choses…
Et ce que dit la Bible, alors?!
Souhaitons que les préjugés et les dogmes ne l'emportent pas, dans le projet d'appliquer la Charte des droits en permettant que s'unissent par le mariage les couples de même sexe qui le désirent. Comme pour le cas de la peine de mort, de l'abolition de l'esclavage, de l'accession des femmes au droit de vote, et même à la prêtrise, dans certaines Églises, il suffira d'un peu de temps pour que, tout le monde s'y habituant, personne ne voit plus de problème bientôt à voir deux époux de même sexe s'aimer, comme les autres, unis devant Dieu et les Hommes par mariage civil et, où c'est accepté, lorsque désiré, par mariage religieux. N'oublions pas que c'est en 1967 seulement que la Cour suprême des États-Unis déclara illégale la loi qui interdisait encore le mariage entre époux de races différentes. Il y a à peine quarante ans (!) on plaidait avec passion, à Washington, que l'institution du mariage et la société états-unienne tout entière était menacée par une pareille ouverture à l'égalité des droits face au mariage. Qui, aujourd'hui, verrait encore là un problème de société?
Pierre Valois est avocat à la retraite, ex-directeur du Secrétariat à l'adoption internationale et président sortant de la Table de concertation des lesbiennes et des gais du Québec. __________________
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