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Éditorial: Le mariage gai et les affirmations gratuites
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Éditorial: Le mariage gai et les affirmations gratuites
pierre valois

mardi 26 août 2003

Dans le débat qui a cours, relativement au mariage et aux couples de même sexe, de très nombreuses inexactitudes ou faussetés sont affirmées avec une assurance étonnante, malgré que contraires à la vérité historique. Cela va de l'amnésique déclaration à l'effet que " le mariage a toujours été entre un homme et une femme ", au spécieux argument à l'effet que le mariage aurait pour but fondamental la procréation, en passant par les réclamations de quasi " droit d'auteur " des religions sur l'institution du mariage pourtant aussi universelle que les rites de la naissance et de la mort. Les rites et fondements du mariage n'ont jamais cessé d'évoluer, au cours des âges, et il serait temps qu'enfin les arguments pour tenter de justifier le maintien de la situation actuelle, au Canada, soient basés sur les faits et non sur les impressions qu'on peut avoir, plus souvent qu'autrement teintées de croyances et préjugés homophobes. Pour y voir clair il suffit de remonter dans le temps, l'histoire occidentale offrant des réponses rationnelles à toutes les questions soulevées. C'est du moins une façon qui devrait permettre d'échapper aux pièges de la discussion engagée sur les pentes glissantes de la passion ou sur celles des " Vérités absolues " fondées sur la foi d'une dénomination religieuse.

Un peu d'histoire
Les rites du mariage originent de la nuit des temps. En Occident, les racines de l'institution plongent tout particulièrement dans les sources principales de notre civilisation que furent l'Égypte des pharaons, la Grèce antique et l'Empire romain. Déjà, il est remarquable de constater que dans chacune de ces trois sociétés l'État unissait les couples de même sexe tout comme il le faisait pour les couples de sexe différent. On l'oublie trop aisément, malgré pourtant que nous sachions l'acceptation de la variante homosexuelle pendant des siècles, avant que l'Europe s'enfonce dans le Moyen-Âge. Les mariages de couples de même sexe furent d'ailleurs si usuels, au sommet des civilisations antiques, qu'ils furent célébrés au plus haut niveau social tant à Rome qu'à Constantinople. À titre d'exemple, Néron épousa Sporus, dans une cérémonie grandiose suivie de plusieurs jours de festivités par tout l'Empire; Éliagabal épousa Hérioclès en 218, l'historien de l'empereur qualifiant d'adultérines les relations postérieures de ce dernier avec d'autres hommes; et un troisième empereur, Basile Ier, fondateur de la dynastie macédonienne qui régna par la suite à Constantinople jusqu'en 1156, s'unit lui aussi à un homme du nom de Nicolas, au IXe siècle. Comme aujourd'hui, parallèlement au mariage coexistait aussi à cette époque l'union libre (de fait), et parmi les plus célèbres couples de l'Histoire on trouve encore d'autres unions homosexuelles comme celle de l'empereur Hadrien avec Antinoüs, celle d'Alexandre le Grand avec Éphestion, etc. De très nombreux témoignages de la vie matrimoniale de couples de même sexe ont traversé le temps et permettent de comprendre que ces grandes civilisations ne manifestaient aucune ségrégation à leur égard.

  • Cicéron, par exemple, décrit favorablement l'union stable et positive de Curion et Antonius au père d'un des deux époux
  • Juvénal relate dans le détail la cérémonie nuptiale du mariage de deux hommes à laquelle il assiste comme invité
  • Platon déclare que " la sagesse et l'expérience enseignent que l'amour entre hommes est le plus stable des amours " et qualifie les unions hétérosexuelles d'" ordinaires " alors que leurs équivalents homosexuels sont " célestes "
  • Aristote décrit avec admiration l'union de Philolaos, grand législateur, avec Dioclèse, un athlète olympique, enterrés côte à côte après une vie commune exemplaire, et dont les sépultures, à Thèbes, étaient devenues un symbole et une attraction touristique.
    Ces exemples suffisent sans doute pour mettre à l'écart l'affirmation sans fondement à l'effet que " de toute évidence " le mariage " doit " être réservé, ou a " toujours " été réservé aux seuls couples de sexe différent. Bien plus, nous illustrerons un peu plus bas comment l'Occident chrétien lui-même acceptait d'officier aux mariages des couples de même sexe jusqu'au XIVe s., avec comme seule exclusion celle des prêtres, qui pouvaient anciennement se marier, mais pas avec un homme.

    La progéniture comme fondement du mariage
    Certains objecteurs au mariage gai soulèvent comme argument " dirimant " que le mariage trouverait son fondement dans la fonction de la procréation. Cette approche est fausse sous plusieurs aspects. Encore ici, il est fort éclairant de porter son regard sur ce qu'enseigne l'Histoire.

    Déjà, pour qui est né comme moi au milieu du siècle dernier, et a fait ses études au collège classique, la vision historique du mariage qu'a l'Église catholique apparaît clairement : le premier choix de tout jeune homme devrait être celui de la prêtrise. À défaut, s'il ne peut assumer le seul appel vraiment digne d'un homme bien né, il pourra se résoudre à être célibataire. Si même ce statut est trop élevé pour lui, il pourra descendre encore au niveau du mariage, mais sans relations sexuelles. Enfin, s'il le faut vraiment, compte tenu de ses faiblesses, il pourra descendre encore, jusqu'au mariage consommé, soit le dernier étage de la condition humaine qui soit acceptable, du fait que, malgré son bas niveau, il est préférable à la sexualité débridée pour assurer le grand " dessein de Dieu " pour la suite du monde… Ainsi informés directement de la vision catholique, qui avait encore cours au XXe s., nous sommes des milliers de Québécois à n'avoir pas été trop surpris à la lecture des textes des grands penseurs de la chrétienté qui ont, de tout temps, privilégié le mariage sans rapports charnels, et donc sans procréation. Une image vaut mille mots : donnons quelques exemples.

    La finalité sexuelle du mariage étant vu comme un héritage " païen ", l'Église romaine accorda le statut de " Sainte " à l'impératrice Pulcherie qui, montée sur le trône de Constantinople en 450, à la mort de son frère Théodose II, avait épousé le général des armées de l'empire, Marcien, à la condition expresse et publique qu'il respecte son vœu de chasteté éternelle. Il était à cette époque déplacé, et même déshonorant, pour un chrétien pieux, de se marier dans le but d'avoir des relations sexuelles. Une autre Sainte, Étheldreda, fit même du respect de sa virginité la condition de deux mariages! Pas étonnant, quand on y pense, qu'il en fut ainsi, alors que le fondateur de la religion chrétienne ne s'est pas marié et que ses parents n'ont pas connu le " commerce charnel ", du moins selon la doctrine officielle… Pour Saint Augustin, père de l'Église, " renoncer au contact physique rend le mariage plus solide et harmonieux "5. Trop anciens, ces exemples? Jacques Maritain, philosophe français converti au catholicisme et mort en 1973, fut un chantre de la chasteté complète et absolue maintenue tout au long de son mariage. C'était bien son droit, mais ce qui est plus révélateur des vues de l'Église romaine, actuelle, c'est qu'il fut abondamment cité en exemple, comme la voie à suivre préférablement. Incroyable revirement de capot que les déclarations vaticanes des dernières semaines, se réconciliant soudain avec les vertus " fondamentales " de la sexualité fécondatrices des époux…

    Il faut donc convenir, du moins en ce qui concerne l'Église chrétienne, que la procréation n'a pas toujours été considérée comme le fondement du mariage, si tant est qu'elle le soit aujourd'hui. Par ailleurs, indépendamment des va-et-vient contradictoires de la chrétienté sur le sujet, l'affirmation à l'effet que le mariage ne saurait être ouvert aux couples de même sexe, pour raison de fécondité, ne tient pas la route : nous mettrons-nous à refuser de marier les couples du troisième âge, les couples infertiles et tant d'autres qui ne souhaitent pas avoir d'enfants? Et a contrario, comment justifier que ne puissent se marier ces milliers de couples de Canadiennes, dont l'une se fait inséminer artificiellement, dans un projet commun d'élever une famille, exactement comme cela se passe dans les couples de sexe différents qui décident de contourner ainsi, aussi, un problème d'infertilité? Et comment expliquer aux enfants des couples de même sexe que leurs parents, ne correspondant pas à l'idée que se font d'autres humains de ce qu'ils devraient être, ne peuvent se marier, faisant de leur progéniture des enfants " illégitimes ". Comment concilier pareil confinement à une sorte de statut " d'enfants du péché " avec les grands principes moraux du type " Aime ton prochain comme toi même "? Comment accepter encore, au troisième millénaire, pareil rejet des droits de l'enfant par des adultes convaincus de connaître la volonté de Dieu, celui-là même pourtant, pour plusieurs, qui manifesta l'amour et le respect qu'il avait pour ces êtres innocents par la belle phrase " Laissez venir à moi les petits enfants "?

    L'Église chrétienne s'intéresse enfin au mariage…après des siècles d'indifférence.
    Dans le contexte où certains considèrent sérieusement que l'État devrait songer à transférer exclusivement aux religions la responsabilité du mariage, afin d'éviter de devoir appliquer la Charte des droits et de permettre aux couples de même sexe de se marier, il est intéressant ici encore de prendre connaissance de l'évolution historique des choses, en ce qui concerne l'implication de l'Église chrétienne par rapport au mariage, et l'époque à laquelle elle a commencé à s'y intéresser.

    Le mariage romain n'ayant jamais cessé d'être exercé publiquement, même après la chute de l'Empire, l'Église romaine n'avait pas à s'en préoccuper spécialement. En fait, elle préféra s'en distinguer et ne pas s'y intéresser, considérant cette institution comme appartenant plutôt aux païens en raison de son caractère trop axée sur l'assouvissement des besoins sexuels. Le rejet du mariage alla si loin, dans la pensée chrétienne, qu'au premier concile de Tolède, au Ve s., on dut amorcer un cheminement contraire en condamnant par le canon no 16 ceux qui jugeait le mariage humain " exécrable ". Ce n'est qu'aux derniers siècles du premier millénaire de l'ère chrétienne que commencent à apparaître, lors des cérémonies de mariage des riches et puissants, des prêtres invités comme témoins, (et non encore comme officiants), et ce n'est qu'en 1215, au 4e concile du Latran, que l'Église chrétienne fait du mariage un sacrement et codifie, à ses fins, à peu de choses près, les rites et conditions qui avaient alors cours. Depuis quelques siècles déjà, elle avait commencé à manifester de l'intérêt à l'institution, laissant par ailleurs ses prêtres se marier, et ce jusqu'au XIe s.. Allait suivre, en conséquence de cet intérêt nouveau, l'interdiction tout aussi nouvelle du divorce, qui n'avait jamais cessé d'exister, lui non plus, depuis l'Empire.

    Ce que l'on sait moins, par ailleurs, c'est que l'Église chrétienne (la romaine et l'orthodoxe), dans les derniers siècles du premier millénaire et les premiers siècles du deuxième, avait développé, en parallèle avec les prières et psaumes à réciter lors des mariages hétérosexuels, des rituels propres aux mariages de couples de même sexe. Le premier document manuscrits de ces cérémonies qui nous soit connu remonte au VIIIe s. Il s'agit du Barberini 336 conservé…à la bibliothèque vaticane. Quelques dizaines d'autres copies manuscrites des siècles postérieurs se trouvent dans divers monastères, dont ceux du Mont Athos en Grèce et de Sainte Catherine au Sinaï. On trouve même, après l'invention de l'imprimerie, une copie de ces rituels publiée par les soins du dominicain Jacques Goar, précédée du texte suivant, qu'il se crut obligé d'ajouter : " Bien que cette cérémonie soit interdite par le droit ecclésiastique comme par le droit civil, nous l'avons imprimée parce que nous l'avons trouvée dans de nombreux livres manuscrits "6. Pour qui serait porté à croire que le mariage des couples de même sexe dans le monde antique révèle simplement que ces sociétés étaient " dégénérées ", peut-être les pratiques similaires de l'Église chrétienne pourraient-elles susciter un début de révision de leur conception des choses…

    Et ce que dit la Bible, alors?!
    Il semble bien, effectivement, que les auteurs de la Bible aient eu certains problèmes à l'égard de l'homosexualité. La société juive de l'époque avait aussi bien d'autres interdits devenus complètement obsolètes. Pourquoi devrions-nous appliquer bêtement l'anathème contre l'amour des personnes de même sexe alors que, par ailleurs, on ne fait plus de cas de tant d'autres tabous de cette société? Travailler le jour du Sabbat est punissable de mort, selon l'Exode (35:2); c'est abominable de manger des fruits de mer, selon le Lévitique (11-10); la plupart des hommes se font couper les cheveux, y compris autour des tempes, alors que c'est expressément interdit par le Lévitique (19:27); le Lévitique, encore, enseigne que toucher la peau d'un cochon mort rend impur (11:6-8 ) …faudrait dire aux joueurs de foot de porter des gants! Et que dire de la permission du Lévitique de posséder des esclaves, pourvu qu'ils proviennent de pays voisins (25 :44)?!

    Ce qu'il faut déduire de l'enseignement de l'Histoire
    L'Histoire permet de relativiser les choses qui nous paraissent immuables parce que présentement courantes. Le mariage sans progéniture apparaît dans la Bible sous les noms de Zacharias et Élisabeth, Salomon était marié à 700 femmes, sans compter des centaines de concubines, Louis XIV et d'autres grands rois plus récents eurent des concubines officielles à la Cour, avec la bénédiction des princes-cardinaux, le mariage ne fut pas, il y a bien peu de temps, d'abord une affaire d'amour, alors que les futurs époux, dès que pubères, étaient plutôt choisis par la famille, et l'adage " l'homme existe pour aimer une femme et la femme existe pour aimer un homme ", qu'une grande partie des Occidentaux d'aujourd'hui n'oserait contredire, apparaîtrait bien réducteur à la plupart des humains, de tout temps et de tout lieu.

    Souhaitons que les préjugés et les dogmes ne l'emportent pas, dans le projet d'appliquer la Charte des droits en permettant que s'unissent par le mariage les couples de même sexe qui le désirent. Comme pour le cas de la peine de mort, de l'abolition de l'esclavage, de l'accession des femmes au droit de vote, et même à la prêtrise, dans certaines Églises, il suffira d'un peu de temps pour que, tout le monde s'y habituant, personne ne voit plus de problème bientôt à voir deux époux de même sexe s'aimer, comme les autres, unis devant Dieu et les Hommes par mariage civil et, où c'est accepté, lorsque désiré, par mariage religieux. N'oublions pas que c'est en 1967 seulement que la Cour suprême des États-Unis déclara illégale la loi qui interdisait encore le mariage entre époux de races différentes. Il y a à peine quarante ans (!) on plaidait avec passion, à Washington, que l'institution du mariage et la société états-unienne tout entière était menacée par une pareille ouverture à l'égalité des droits face au mariage. Qui, aujourd'hui, verrait encore là un problème de société?
    Pierre Valois

    Pierre Valois est avocat à la retraite, ex-directeur du Secrétariat à l'adoption internationale et président sortant de la Table de concertation des lesbiennes et des gais du Québec.

    __________________
    1 Philippiques 2.18.45
    2 Satires 2 :132-135
    3 Le Banquet
    4 Politique 2.96-97
    5 De bono conjugali 3.3
    6 Goar, éd. de 1730, p. 706


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